Divagations

Le dérapage en politique, ou le poids des mots

By on 21 septembre 2016

Voilà bien longtemps que j’avais envie d’écrire une note sur le sujet. En politique comme dans les médias, les mots ont un poids considérable. Ce que l’on dit, est aussi important que ce que l’on tait. Et la manière de le dire revêt une importance toute particulière.

Ces derniers temps, les politiques semblent – pour la plupart – enfermés dans un cycle sans fin de surenchère de la formule qui tue. Peu importe la réalité historique, les faits, les chiffres, il faut de la punchline qui claque et de la métaphore qui déchire pour marquer les esprits au fer rouge. Les politiques savent que leurs petits mots bien sentis vont faire parler d’eux. Du coup, quand je lis dans la presse « le dérapage d’untel« , j’ai un peu envie de hurler. Et les médias ne se privent pas de ressortir cette expression à chaque « sortie » qui ne serait pas politiquement correcte.

Comme le précise Wikipédia, l’expression « politiquement correct » a été inventée pour dénoncer une certaine posture « qui consiste à adoucir excessivement ou changer des formulations qui pourraient heurter un public catégoriel, en particulier en matière d’ethnies, de cultures, de religions, de sexes, d’infirmités, de classes sociales ou de préférences sexuelles. »

De fait, si le politiquement correct est de mise en politique depuis une trentaine d’années (pour éviter les procès et la vindicte publique), on assiste à une recrudescence du « parler vrai », qui séduit les électeurs lasses des formules trop lisses. Le « parler vrai » vient donc s’opposer (en théorie) à un discours trop formaté, symbole d’une politique sclérosée. De fait, les politiques d’extrême-droite se sont rapidement appropriés ce « parler vrai », crachant tout haut ce que d’autres pensaient tout bas. Parce qu’il détonne dans un paysage il est vrai trop formaté, cette façon de parler est devenue de plus en plus populaire.

Je mets de gros guillemets à l’expression « parler vrai » car je ne souhaite surtout par faire de confusions : les politiciens qui utilisent ce « parler vrai » expriment LEUR vérité, LEUR façon de penser, ou celle que les électeurs veulent entendre. On parle alors de populisme ou de démagogie.

Pour revenir à la notion de dérapage verbal en politique, nous avons assisté aujourd’hui à un scandale assez surréaliste. Ce midi, Christine Boutin a annoncé froidement sur Twitter le décès de M. Chirac, s’attirant ainsi les foudres des internautes.

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Vous pouvez me suivre sur Twitter, je suis irrésistiblement drôle.

Du coup, le journal Le Monde a titré « Christine Boutin dérape et provoque un séisme 2.0 sur le hashtag #Chirac ». Hé ben non, je suis foutrement pas d’accord.

Soyons clairs, nos politiciens ne sont pas des novices. La plupart sont des politiciens de carrière, qui baignent dans le milieu depuis leur dernier biberon, ou du moins, la fin de leurs études. Ils ont écouté parler leurs mentors quand ils étaient plus jeunes, ils sont habitués aux meetings, aux négociations entre deux portes, et surtout, SURTOUT, aux médias. Sérieusement, ne me dites pas que les politiques découvrent aujourd’hui la puissance des médias ou des réseaux sociaux. Alors certes, les réseaux sociaux sont plus récents, répondent à d’autres normes, mais ils représentent surtout un canal de promotion personnelle (self branding) exceptionnel – dont la plupart des politiques savent très bien se servir.

De fait, quand un politique sort une atrocité, que ce soit devant un public, devant des journalistes, sur sa page Facebook… et qu’on vient parler de « dérapage verbal », je trouve que l’emploi de ce mot excuse à moitié le propos. Un dérapage, c’est par essence quelque chose qu’on ne contrôle pas, une trajectoire qui nous emmène loin de notre point de départ (dans le cas contraire, c’est un dérapage contrôlé). Quand Sophie Marceau, durant le festival de Cannes 1999, parle des petits enfants malades avant de remettre la Palme d’Or, c’est un vrai dérapage. Elle voulait probablement faire un discours touchant et humaniste, mais sans note, et visiblement à l’ouest, et a raconté n’importe quoi et a terminé sous les huées.

Quand une personnalité politique, en 2016, tient publiquement des propos indécents, ce n’est PAS un dérapage. C’est parfaitement voulu, et contrôlé. C’est une stratégie comme une autre, pour faire parler de soi.

Quand le fils Trump compare les migrants à des bonbons empoisonnés, ce n’est PAS un dérapage, c’est une communication politique parfaitement calibrée, faite pour choquer d’un côté, et séduire de l’autre. En fait, plus le propos est abject, et plus il a de chances de faire le buzz, et par là même, d’engendrer l’adhésion.

Les exemples ne manquent pas en France… Quand Nadine Morano souligne qu’elle a une amie « plus noire qu’une arabe », ce n’est pas un dérapage verbal, elle est juste… elle-même.

Le mot « dérapage » me pose problème car il sous-entend que le propos incriminé est sorti de façon involontaire, que la personne a fait une erreur, qu’elle a dérivé, ou qu’elle s’est mal exprimée. Alors que 99% du temps, la personnalité politique en question a juste exprimé le fond de sa pensée, de façon parfaitement volontaire. Elle a surfé sur la vague du « parler vrai », qui séduit les électeurs.

Or, les journalistes, mieux que quiconque, devraient connaître le poids des mots… En utilisant ce terme, ils minimisent hypocritement la portée des propos tenus, et mettent dans le même sac l’inacceptable et l’excusable. D’autant que ces dérapages verbaux sont principalement racistes, homophobes, transphobes et compagnie.

Autre conséquence perverse, plus on en parle, plus on banalise ces propos. Ces dérapages à répétition, traqués par les médias parce que ça fait de l’audience, viennent parasiter le discours politique. Comme l’explique très bien Slate dans cet article de 2013 : « L’imitation et le mimétisme étant au cœur des dynamiques sociales, l’écho excessif donné au moindre «dérapage» participe involontairement au développement du phénomène qu’il prétend dénoncer. »

En gros, plus les médias donnent de la place aux « dérapages verbaux » racistes, plus ils libèrent la parole raciste dans l’espace public, et plus ils participent à la montée du phénomène. On dit souvent que la droite s’est décomplexée ces dernières années, qu’elle n’hésite plus à aller draguer les électeurs du FN grâce à des propos chocs sur l’immigration, la délinquance, etc. Je ne prétends pas que ce phénomène est lié au seul traitement médiatique, mais il est certain que le traitement médiatique participe activement à la banalisation du racisme.

Alors, par pitié, amis journalistes / blogueurs / chroniqueurs, arrêtez d’employer le mot « dérapage » pour des propos parfaitement volontaires et assumés. Si vous savez pas quoi écrire à la place, voici mes conseils rédactionnels. Quand vous aurez envie d’écrire :

  • « Le dernier dérapage verbal de… » écrivez plutôt « le dernier vomi verbal de…« 
  • « Untel a encore dérapé » écrivez plutôt « untel a encore dit de la merde« 
  • « Le dérapage raciste de… » écrivez plutôt « les propos bien puants de…« .

Voilà, c’est cadeau.

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Petite vague
DTC

I'm the evil side of myself. Blogueuse et photographe dilettante. Dévoreuse de séries TV. De confession Jedi. À l'ouest la plupart du temps... Suivez-moi sur Twitter je ne mords pas @jedisvague

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