Geek life

Le logiciel libre expliqué à ma mère

By on 22 août 2017

Comme je le soulignais dans mon dernier article, je me suis rendue compte que peu de gens connaissent le domaine dans lequel je travaille, à savoir le logiciel libre. J’étais moi-même bien ignorante avant d’y être plongée, par la force des choses. Et pourtant, le logiciel libre est un sujet des plus passionnants, de par son histoire, ses valeurs, et sa communauté.

Mais en fait, c’est quoi un logiciel « libre » ?

D’après Wikipedia, un logiciel est « un ensemble de séquences d’instructions interprétables par une machine« . Un logiciel permet donc à un ordinateur d’effectuer des tâches précises. Par exemple, Firefox permet de naviguer sur internet. Mais de quoi sont composés ces logiciels ?

Bienvenue dans la matrice.

D’abord, d’une quantité effroyable de séquences, composées de 0 et de 1. Comme dans le film Matrix, vous voyez ? C’est le code interprété par l’ordinateur, qu’on appelle code exécutable. Naturellement, aucun humain ne fournit directement ce code aux ordinateurs. Ces séquences d’instructions sont donc verbalisées afin d’être compréhensibles par l’homme. Par exemple, un distributeur de café aura pour instructions « tant que le mug n’est pas plein, ajoute du café ; puis donne une touillette avant de faire un bip sonore ». Et ça, c’est le code source, le cœur du logiciel – qui va nous intéresser aujourd’hui. Le code exécutable provient donc du code source, et entre les deux, il y a une étape de « compilation ». Voilà pour l’approche technique. Poursuivons avec une analogie culinaire simplissime.

Admettons que vous alliez chaque matin acheter un cake au citron chez votre pâtissier préféré. Vous adorez le goût et la texture, et vous avez bien essayé de reproduire la recette chez vous, mais le résultat est super décevant. Bien loin de l’original. Et bien sûr, le pâtissier ne risque pas de vous donner sa recette !

Vous l’avez deviné, pâtisserie = logiciel, et recette = code source.

Lorsque l’éditeur d’un logiciel cache sa recette, nous appelons cela un logiciel propriétaire (ou privatif). Si notre pâtissier propriétaire souhaite modifier la recette sans en informer ses clients, il peut ! Et si les nouveaux ingrédients ne plaisent pas au client, hé bien tant pis, il n’a qu’à changer de pâtisserie…

Voilà donc où je veux en venir. Imaginez une pâtisserie qui publie la recette de tous ses gâteaux, comme ça, par amour de la cuisine. Vous avez le droit de prendre la recette, de la modifier, et de créer vos propres gâteaux. Tout cela en toute liberté ! Et vous pouvez même revendre les gâteaux issus de cette recette. Ça vous paraît totalement utopique ?… Ce n’est pas pour rien qu’on parle souvent d’utopie du logiciel libre.

Un logiciel libre est donc un logiciel dont le code source est accessible publiquement, via des plateformes de dépôt telles que Github, SourceForge, Adullact.net ou FramaGit. Mais pour rendre ce code réellement « libre », il faut y adjoindre une licence libre autorisant sa réutilisation et sa modification. Il est donc libre techniquement ET légalement.

La Free Software Fondation (organisme non lucratif fondé par Richard Stallman, considéré par beaucoup comme le « père du logiciel libre ») définit un logiciel comme libre s’il confère à ses utilisateurs les libertés suivantes :

  • la liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages ;
  • la liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins ;
  • la liberté de redistribuer des copies du programme (ce qui implique la possibilité aussi bien de donner que de vendre des copies) ;
  • la liberté d’améliorer le programme et de distribuer ces améliorations au public, pour en faire profiter toute la communauté.

Libre veut dire gratuit ?

C’est l’une des grandes confusions lorsqu’on parle de logiciel libre ; cela vient notamment de l’utilisation des expressions anglophones « freeware » / « free software », free voulant dire à la fois libre ET gratuit. Mais être gratuit ne veut pas forcément dire être libre : un logiciel gratuit peut tout à fait être propriétaire !

Tout logiciel nécessite une période de développement qui nécessite des compétences techniques pointues. Le développement d’un logiciel, même libre, est donc un travail qui mérite salaire, comme n’importe quel travail.  Pourquoi « gaspiller » ce laborieux travail en le mettant gratuitement à disposition ? La majorité des libristes (pratiquants du libre) s’accordent sur le sujet : il ne faut pas faire payer un travail déjà effectué. Le code source libéré devient un bien commun, qui va profiter à tous et ainsi s’adapter à l’évolution de la société.

Il est vrai que l’histoire du logiciel libre est truffée d’exemples de logiciels libres ET gratuits, réalisés par des bénévoles passionnés et mis à disposition de la communauté. On pourrait citer par exemple l’excellent logiciel de retouche The Gimp (un concurrent d’Adobe Photoshop), ou le gestionnaire de mots de passe KeePass. Mais la gratuité n’est pas une caractéristique systématique.

A noter qu’il n’existe pas que des logiciels, mais aussi des systèmes d’exploitation libres (bonjour GNU/Linux !).

C’est quoi l’intérêt d’utiliser du libre ?

Et oui, bonne question ! En tant qu’utilisateur lambda, totalement ignorant des langages de programmation, connaître le code source d’un logiciel ne m’est d’aucune utilité. À quoi sert une recette si on ne sait pas cuisiner ? Alors, pourquoi utiliser de préférence du libre ?

Tout d’abord, il faut le savoir, le libre fédère autour de lui une communauté de gens, dont beaucoup d’experts techniques, capables – à votre place – de lire et décrypter le code source de ces logiciels. Revenons donc un instant à nos histoires de gâteaux. Si je ne connais pas la recette de mon cake au citron, je vais devoir l’acheter, encore et encore. Par ailleurs, le pâtissier peut choisir de modifier un ingrédient, de changer le packaging, de modifier le prix… Sans recette, sans alternative, je ne peux que subir l’évolution de mon gâteau préféré.

Le gnou et le pingouin aka GNU / Linux aka les emblèmes du libre

Si mon pâtissier est libriste, il va diffuser la recette de ses pâtisseries. Et d’autres que moi seront capables de reproduire ses gâteaux, et de les adapter à mes besoins. De les cuisiner sans gluten par exemple.

Admettons maintenant que mon pâtissier soit un peu fourbe et glisse sournoisement des raisins secs dans mon cake (argh). Imaginez l’angoisse si je croque là-dedans, naïve que je suis. Mais si la recette est publique, des cuisiniers libristes vont trouver ces raisins et m’avertir. C’est quoi ce délire de foutre des raisins secs dans une pâtisserie ?? Plus sérieusement, le problème existe. Ainsi, certains éditeurs ou développeurs placent volontairement une backdoor dans leur logiciel, ou « porte dérobée ». Cette backdoor permet l’accès à distance à votre ordinateur – à votre insu – à des fins généralement malveillantes. Car si certains développeurs laissent ces « portes » pour permettre le diagnostic et le dépannage à distance, elles représentent un accès royal pour tous les pirates informatiques, ou les gouvernements désirant surveiller leurs concitoyens… Et les exemples ne manquent pas.

Ces backdoors volontaires ne peuvent théoriquement pas exister dans le logiciel libre. Car si le code est public, n’importe quel développeur pourra identifier la porte dérobée et avertir les utilisateurs.

Dans un registre moins dramatique, tout logiciel est susceptible de révéler des failles de sécurité, des vulnérabilités dans le code exploitables par des tiers malveillants. Lorsque le logiciel est propriétaire, il peut se passer plusieurs semaines, mois ou années avant que l’éditeur corrige la faille de sécurité, soit parce qu’il ne s’en était pas aperçu, soit parce que cela n’entrait pas dans ses priorités. Dans le libre, l’aspect public du code permet une bien meilleure réactivité. Les failles sont vite repérées, et vite corrigées.

Grâce à la surveillance de la communauté qui l’entoure, un logiciel libre est normalement plus fiable, de meilleure qualité et plus respectueux des données des utilisateurs qu’un logiciel propriétaire.

Le dernier argument est d’ordre éthique. Depuis sa naissance, le logiciel libre est porteur de valeurs fortes : transparence, égalité, citoyenneté, entraide, partage des connaissances… Il s’inscrit dans un mouvement plus large (les biens communs) qui cherche à « libérer » les savoirs et la technologie. Que l’innovation soit au service de l’humain, et non l’inverse. En utilisant des logiciels libres, je rejoins la grande communauté des utilisateurs du libre, et j’ajoute ma petite pierre à ce bel édifice.

Note : d’autres (bonnes) raisons peuvent s’ajouter à cette liste ! J’ai seulement évoqué les points essentiels à la compréhension.

Comment trouver des logiciels libres ?

Si vous êtes prêt(e) à franchir le cap, il existe plusieurs façons de trouver des logiciels libres correspondant à vos besoins. D’ailleurs, il est probable que vous utilisiez déjà des logiciels libres sans le savoir ! L’annuaire FramaLibre de FramaSoft vous permet de rechercher votre logiciel en fonction du logiciel propriétaire que vous utilisez habituellement. Même chose du côté de www.clibre.eu. Si vous n’êtes pas anglophobe, alternativeto.net est un moteur de recherche plutôt intéressant, à condition de trier les résultats par licence « Only Open Source ».

Je vous conseille également de jeter un œil à l’initiative Degooglisons internet de FramaSoft (encore eux !), qui propose des alternatives crédibles aux services en ligne les plus répandus tels que Skype, Youtube, WeTransfer, Evernote, Dropbox, etc. On y trouve toute une partie pédagogique pour expliquer l’importance de lutter contre la concentration des géants du web – les fameux GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

 

Note 1 : Pffiou, j’ai réussi à vous parler de logiciel libre sans critiquer ouvertement Apple ou Microsoft. Trop fière.

Note 2 : Ne voyez aucun sexisme dans le fait d’expliquer des trucs à ma mère via un parallèle avec la cuisine. C’est une analogie très utilisée pour vulgariser le concept de logiciel libre. Et de toute façon ma mère préfère le bricolage.

Note 3 : Un grand merci à Stéphane pour sa relecture attentive et ses précieux conseils !

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Petite vague
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